En bref
- Un kanban d'atelier est une carte attachée à un conteneur de pièces. Quand le conteneur est vidé, la carte revient en amont et déclenche la fabrication d'un nouveau conteneur.
- C'est un système en flux tiré : on ne fabrique que ce que le poste suivant a consommé, ce qui plafonne les stocks par construction.
- Le nombre de cartes se calcule : consommation × délai de réapprovisionnement × (1 + sécurité), divisé par la contenance d'un conteneur.
- Le kanban des équipes logicielles en est dérivé, mais il ne régule pas un stock : il limite le travail en cours.
Un kanban d’atelier est une carte attachée à un conteneur de pièces. Quand le poste aval vide le conteneur, la carte revient au poste amont et l’autorise à fabriquer un conteneur de remplacement — et seulement celui-là. On ne produit donc que ce qui a été consommé : c’est le flux tiré, et il plafonne les stocks par construction, puisque le stock maximum est fixé par le nombre de cartes en circulation. Voici comment le système fonctionne, comment calculer le nombre de cartes sur un exemple chiffré, et comment tenir le tableau de lancement.
Flux poussé, flux tiré
La plupart des ateliers fonctionnent spontanément en flux poussé : on fabrique selon un planning établi à partir de prévisions, et les pièces sont poussées vers le poste suivant, qu’il en ait besoin ou non. Quand les prévisions se trompent, les stocks s’accumulent entre les postes, ou manquent.
Le flux tiré inverse la logique. C’est la consommation du poste aval qui déclenche la production du poste amont. Chaque poste fabrique ce que le suivant a retiré, dans la quantité qu’il a retirée.
| Flux poussé | Flux tiré (kanban) | |
|---|---|---|
| Ce qui déclenche la production | Le planning, établi sur des prévisions | La consommation réelle du poste aval |
| Niveau de stock entre les postes | Variable, souvent élevé | Plafonné par le nombre de cartes |
| Réaction à une baisse de la demande | Stocks qui s’accumulent | La production ralentit d’elle-même |
| Visibilité des problèmes | Masqués par les stocks | Visibles dès qu’un poste ne suit plus |
Le système kanban est né chez Toyota dans les années 1950, sous l’impulsion de l’ingénieur Taiichi Ohno. Il racontait s’être inspiré des supermarchés américains, où les rayons ne sont réapprovisionnés qu’au fur et à mesure que les clients se servent.
Ce que porte une carte kanban
Une carte kanban tient sur une étiquette plastifiée. Elle porte au minimum :
- la référence et la désignation de la pièce ;
- la quantité par conteneur ;
- le poste fournisseur, qui fabrique, et le poste client, qui consomme ;
- l’emplacement de stockage du conteneur ;
- le numéro de la carte, par exemple « 3 sur 7 », pour savoir combien circulent.
On distingue deux types de cartes. Le kanban de production autorise un poste à fabriquer. Le kanban de transport, ou de retrait, autorise à déplacer un conteneur d’un stock vers le poste qui le consomme. Dans un petit atelier, une seule boucle et un seul type de carte suffisent souvent.
Le cycle d’une carte, pas à pas
- Le poste aval prélève un conteneur plein dans le stock et commence à l’utiliser. La carte reste attachée.
- Quand il entame le conteneur, ou quand il l’a vidé selon la règle choisie, il détache la carte et la dépose dans une boîte de collecte.
- La carte est ramenée au poste amont et rangée sur le tableau de lancement.
- Le poste amont fabrique la quantité inscrite sur la carte, dans l’ordre d’arrivée des cartes ou selon la couleur de la zone atteinte.
- Le conteneur plein, avec sa carte, retourne au stock. La boucle est bouclée.
À aucun moment le poste amont ne fabrique sans carte. C’est la règle qui fait tenir tout le système.
Calculer le nombre de kanbans
Le nombre de cartes fixe le stock maximum de la boucle. Trop peu, et le poste aval manque de pièces ; trop, et le stock gonfle. La formule classique est la suivante :
N = (D × L × (1 + α)) ÷ C
- D : la consommation moyenne du poste aval, par unité de temps ;
- L : le délai de réapprovisionnement, dans la même unité — le temps entre le détachement d’une carte et le retour du conteneur plein, attente comprise ;
- α : le coefficient de sécurité, qui absorbe les variations de consommation et les aléas ;
- C : la contenance d’un conteneur.
On arrondit toujours au nombre entier supérieur.
Exemple chiffré
Un poste d’assemblage fictif consomme une pièce usinée, la référence « support de fixation ».
| Paramètre | Valeur | D’où elle vient |
|---|---|---|
| Consommation D | 480 pièces par jour | 60 pièces par heure, sur une journée de 8 heures |
| Délai de réapprovisionnement L | 0,5 jour | 4 heures : 1 heure d’attente, 2 heures d’usinage, 1 heure de transport et de contrôle |
| Coefficient de sécurité α | 10 % | Choisi d’après les variations observées sur trois mois |
| Contenance C | 40 pièces par bac | Taille du bac standard de l’atelier |
Le calcul donne :
N = (480 × 0,5 × 1,1) ÷ 40 = 264 ÷ 40 = 6,6
On arrondit à 7 cartes. Le stock maximum de la boucle est donc de 7 bacs de 40 pièces, soit 280 pièces, un peu plus d’une demi-journée de consommation.
Ce que le calcul apprend
La formule montre où agir pour réduire le stock. Le levier le plus puissant est le délai de réapprovisionnement : si l’atelier ramène l’attente de 1 heure à 30 minutes, L passe à 3,5 heures, soit environ 0,44 jour.
N = (480 × 0,4375 × 1,1) ÷ 40 = 231 ÷ 40 = 5,8, soit 6 cartes
Une carte de moins, c’est 40 pièces de stock en moins, sans aucun risque de rupture supplémentaire. C’est pour cela que la réduction des délais — changements de série plus rapides, déplacements plus courts — est au cœur des démarches de flux tiré.
Le tableau de lancement
Au poste amont, les cartes revenues se rangent sur un tableau de lancement, une colonne par référence. Chaque colonne est divisée en trois zones de couleur, remplies de bas en haut à mesure que les cartes reviennent.
| Zone | Nombre de cartes revenues (sur 7) | Signification | Action |
|---|---|---|---|
| Verte | 1 à 3 | Le stock aval est suffisant | Attendre, ou regrouper avec d’autres cartes |
| Jaune | 4 à 5 | Le stock se vide | Lancer la fabrication |
| Rouge | 6 à 7 | Le poste aval risque la rupture | Fabrication prioritaire, analyser la cause |
Le seuil de la zone jaune correspond souvent au lot minimum qu’il est raisonnable de fabriquer en une fois, compte tenu du temps de réglage de la machine. Si changer de série prend une heure, on ne relance pas l’usinage pour un seul bac.
Une carte qui atteint régulièrement la zone rouge est un signal : consommation sous-estimée, délai trop long, ou machine trop souvent en panne. C’est un problème à traiter par un cycle d’amélioration, selon la logique de la roue de Deming, plutôt que par l’ajout de cartes.
Les règles du kanban
Taiichi Ohno a formulé des règles simples, que l’on retrouve sous des formes proches dans tous les ateliers qui fonctionnent en kanban :
- Le poste aval vient prélever chez le poste amont ce dont il a besoin, quand il en a besoin.
- Le poste amont ne fabrique que la quantité que le poste aval a prélevée.
- Aucune pièce ne circule sans carte.
- Les pièces défectueuses ne sont jamais envoyées au poste suivant.
- Le nombre de cartes est réduit progressivement, pour faire apparaître et traiter les problèmes.
La dernière règle est la plus exigeante. Retirer une carte, c’est baisser le niveau d’eau pour voir les rochers : les aléas que le stock masquait deviennent visibles, et doivent être traités.
Le système suppose un atelier en ordre. Des emplacements de stockage fixes et visibles, obtenus par la méthode 5S, sont souvent le préalable à un kanban qui fonctionne.
Kanban d’atelier et kanban logiciel
Le mot « kanban » désigne aujourd’hui aussi une méthode de gestion du travail très répandue dans les équipes informatiques, formalisée par David J. Anderson en 2010. Elle emprunte au kanban d’atelier son principe de flux tiré, mais elle répond à un autre problème.
| Kanban d’atelier | Kanban logiciel | |
|---|---|---|
| Ce qui circule | Des conteneurs de pièces physiques | Des tâches, représentées par des cartes |
| Ce que le système régule | Le stock entre deux postes | Le nombre de tâches en cours à chaque étape |
| Signal de déclenchement | Une carte revenue du poste aval | Une place qui se libère dans une colonne |
| Calcul | Nombre de cartes par formule | Limites de travail en cours fixées par l’équipe |
Les deux partagent l’idée centrale : ne commencer un travail que lorsque la capacité existe pour le finir.
Les erreurs classiques
Mettre en place un kanban sans stabiliser la demande. Le kanban absorbe des variations modérées. Sur une référence dont la consommation varie du simple au quintuple d’une semaine à l’autre, il faut d’abord lisser la demande.
Ajouter des cartes à chaque rupture. C’est le réflexe le plus coûteux. Il fait disparaître le symptôme en augmentant le stock, et laisse la cause en place.
Fabriquer sans carte « pour avancer ». Un opérateur qui fabrique à l’avance quand sa machine est libre recrée du flux poussé. Le stock gonfle, et le système perd sa capacité à montrer les problèmes.
Oublier les cartes perdues. Une carte égarée est un conteneur qui ne sera jamais réapprovisionné. Le numéro de carte, « 3 sur 7 », permet de vérifier régulièrement que toutes sont en circulation.
Questions fréquentes
Qu'est-ce qu'un kanban en production ?
Un kanban est une étiquette, ou carte, attachée à un conteneur de pièces. Elle indique la référence, la quantité et les postes concernés. Quand le poste aval vide le conteneur, la carte revient au poste amont et l'autorise à fabriquer exactement cette quantité. Sans carte, on ne fabrique pas.
Comment calcule-t-on le nombre de kanbans ?
On multiplie la consommation moyenne par le délai de réapprovisionnement, on majore d'un coefficient de sécurité, puis on divise par la contenance d'un conteneur, en arrondissant au nombre supérieur. Par exemple, 480 pièces par jour, un délai d'une demi-journée, 10 % de sécurité et des bacs de 40 pièces donnent 7 cartes.
Quelle différence entre kanban de production et kanban de transport ?
Le kanban de production autorise un poste à fabriquer une quantité donnée. Le kanban de transport, ou de retrait, autorise à déplacer un conteneur d'un stock vers le poste qui en a besoin. Dans les systèmes les plus simples, une seule carte joue les deux rôles.
Qu'est-ce qu'un tableau de lancement ?
C'est un tableau où l'on range les cartes revenues du poste aval, référence par référence. Il est divisé en zones de couleur : tant que les cartes restent dans la zone verte, le stock suffit ; quand elles atteignent la zone jaune, on lance la fabrication ; la zone rouge signale une urgence.
Le kanban logiciel est-il le même que le kanban d'atelier ?
Il en est inspiré, mais il répond à un autre problème. Le kanban d'atelier régule un stock physique de pièces. Le kanban des équipes logicielles, formalisé par David Anderson, visualise les tâches sur un tableau et limite le nombre de tâches en cours à chaque étape.
Sources et méthode
- Taiichi Ohno, Toyota Production System: Beyond Large-Scale Production, 1988 pour l'édition anglaise, sur l'origine et les règles du kanban
- David J. Anderson, Kanban: Successful Evolutionary Change for Your Technology Business, 2010, pour la méthode kanban appliquée au travail intellectuel
- Calcul et exemple construits par la rédaction, chiffres fictifs, à titre d'illustration